UNE COHABITATION AUX MULTIPLES FACETTES


SOMMAIRE

L’installation dans la Vallée du Cher :

Les recommandations gouvernementales :

Des organismes institutionnels pour gérer les relations franco-américaines.

L’accueil réservé aux troupes Américaines.

Un enthousiasme commun avec des nuances de chacun.

  • L’Echo de la Sologne :
  • L’indépendant de Loir et Cher :
  • Le Progrès :

L’espoir d’une victoire rapide et totale.

Des citoyens ordinaires.

Les souvenirs d’enfances….

Sources-notes :



L’INSTALLATION DANS LA VALLÉE DU CHER :


Le vote du Congrès Américain connu, le Conseil général adopte à l’unanimité une motion présentée par le Conseiller Pichery, (14) membre par ailleurs de la commission des Affaires Etrangères de la Chambre des Députés :

« Le Conseil général se souvenant que, dans le passé, certains patriotes de Loir et Cher ont combattu aux côtés de Washington, salue la grande république qui fait sienne la cause du droit.

Il adresse un hommage ému à son président dont les sentiments de haute justice, l’impartialité en même temps que la fermeté demeureront dans l’histoire comme un noble exemple, et inspireront

aux générations à venir les grands principes de la solidarité des nations dans la civilisation, pour la

défense de la liberté contre la tyrannie. »

Le Préfet, quant à lui, par voie de communiqué de presse, prie Messieurs les Maires du département de faire pavoiser les monuments publics de leur commune aux couleurs américaines.

Il les invite « à arborer le drapeau étoilé de notre nouvel allié à côté du drapeau tricolore ».

J’ignore si le maire du Monthou d’alors, a hissé le drapeau Américain. Fallait-il qu’il en ait un à sa disposition. Ce qui est sûr, c’est que les « Sammies » firent une arrivée remarquée dans le village.

Il en fut de même dans toutes les localités de la Vallée du Cher où le « Corps Expéditionnaire Américain » s’installa.

Dès, le début, des relations de natures diverses se nouèrent entre les soldats et les habitants et les pouvoirs publics.

Le Préfet reconnaîtra que ces « relations avec les américains furent difficiles ».

Très vite elles se densifieront. Elles se complexifieront, aussi, au rythme des implantations et du développement de la vie militaire des troupes du CEA.

Les autorités civiles et militaires françaises ne pouvaient, tant au niveau national que local, gérer ces rapports, d’un type nouveau, sans qu’elles ne se dotent, aux échelons territoriaux appropriés, des organismes dédiés et compétents.

Les recommandations gouvernementales :

Le gouvernement, pour sa part, avait fait ses recommandations.

Le 23 novembre 1917, le Président du Conseil, Ministre de la Guerre adressait une instruction spéciale aux autorités civiles et militaires des Régions militaires et des Département les composant où des unités militaires Américaines devaient stationner.

« J’ai l’honneur d’appeler votre attention d’une façon toute spéciale sur les relations qu’il est désirable d’établir, chaque fois que les circonstances le permettront, entre les autorités françaises, les officiers ou chefs de services américains qui arrivent chaque jour, pour prendre la direction des services concernant l'aviation, les constructions des lignes téléphoniques, les baraquements, la réparation des locomotives etc. »

Il précise que des instructions ont été données par le Général Pershing pour que l’officier « le plus ancien dans le grade le plus élevé accompagné de son interprète rende visite, dans les plus brefs délais possibles aux principales autorités de l’endroit Préfet, Sous-préfet, etc… ».

Sur le terrain, le comportement des officiers et soldats démontrera très vite que ce ne fut pas toujours le cas.

Le Président du Conseil demande aux autorités civiles et militaires « de bien vouloir leur témoigner une courtoisie empreinte de cordialité ».

L’instruction est signée par le Général Mordacq.(1)

Le Ministre de l’Intérieur répercute, immédiatement, l’instruction aux Préfets concernés.

Des organismes institutionnels pour gérer les relations franco-américaines.

Une batterie d’organismes spécialisés fut créé.

La nature de leur compétence est explicitée par le circulaire du Président du Conseil,

en date du 10 janvier 1918. Leur forme, leur compétence, leur rattachement aux ministères de tutelle seront adaptés au fil des évolutions institutionnelles et des mois.

Une Mission Militaire Française (MMF) près l’armée américaine créée en juin 1917 avait pour mission de faciliter l’installation du « Corps Expéditionnaire Américain » (CEA).

Elle assure la liaison avec le Haut État-Major américain.

La MMF a été dirigée par le Général Peltier pendant les mois de juin, juillet et août 1917, puis par le Général Ragueneau du mois de septembre 1917 au mois de juillet 1918, et enfin, par le colonel Linard (2) du mois d’août 1918 au mois de juin 1919.

Elle sera dissoute le 10 juillet 1919.

Le 4 septembre 1917, la Mission du Ministère de la Guerre près l’armée américaine est instituée.

Elle a pour mission d’assurer les relations administratives avec l’armée américaine. Elle est supprimée par l’arrêté du 19 décembre 1917.

Ses compétences sont alors transférées à la Direction du Contrôle du ministère de la Guerre.

Au sein de cette Direction, le Service Franco-Américain est créé. Il a en charge toutes les questions d’ordre administratif soulevées par la présence des troupes américaines en France et notamment les questions de réquisitions, de dommages et de réclamations, les remboursements dus par l’armée américaine, et toutes les autres attributions que lui confiera le ministère.

Le 10 janvier 1918, une section Franco-Américaine est créée dans les états-majors des Régions Militaires dont la 5e Région Militaire.

Dans chaque ministère, Sous-Secrétariat d’Etat ainsi qu’à l'Etat Major Général, est mis en place un service spécial franco-américain.

L’Office Central des relations franco-américaines, crée en décembre 1917, fut placé sous la responsabilité du Sous-Secrétariat d’Etat à la Présidence du Conseil.

Enfin, le 19 juin 1918, c’est la création d'un Commissariat Général des affaires de guerre franco-américaine à la Présidence du Conseil.

Ces organismes vont gérer l’ensemble des problèmes qui ne manqueront pas de surgir entre les autorités civiles, la population et l’Armée Américaine.

Et, ils seront très nombreux !

L’accueil réservé aux troupes Américaines

A un siècle de distance, une question vient à l’esprit. Comment les américains ont ils été accueillis par la population ?

Y répondre n’est pas aisé.

Pour se forger une opinion, il faut se référer aux rapports et courriers des autorités civiles qui traduisent leurs réactions, à la presse locale, et aux rares témoignages écrits qui nous sont parvenus,

Il faut distinguer l’accueil journalistique de celui de la population et des autorités civiles. Le premier revêt un caractère politique. Le second se manifesta au moment de l’installation physique des troupes.

La presse locale s’était faite l’écho des évolutions de la politique extérieure des Etats-Unis et des prises de positions de Wilson.

Sans sur-estimer l’impact des journaux à cette époque, notamment dans les parties les plus rurales du département, l’information circulait malgré tout.

L’entrée en guerre des Etats-Unis était attendue. L’Amérique représentait l’espoir d’une fin proche de la guerre.

Les journaux locaux sont particulièrement discrets sur l‘accueil réservé par la population aux « Sammies ». La presse est soumise à la censure militaire et donc elle s’interdit de décrire les lieux d’implantations des troupes du CEA.

Ce silence sur les rapports soldats-habitants durera le temps du séjour du CEA dans la Vallée du Cher. Il sera rompu quelques fois pour signaler un accident routier entre un véhicule américain et un passant, rendre compte des rencontres sportives mixtes, ou évoquer les actions des institutions caritatives Américaines.

C’est sur les conséquences de l’entrée des Etats-Unis dans la guerre que la presse mettra l’accent.

Un enthousiasme commun avec des nuances de chacun

L’Echo de la Sologne :

L’Echo de la Sologne parait le Dimanche. Il se présente lui-même comme le journal « conservateur de l’arrondissement de Romorantin ».

Dans son édito du 15 avril 1917, Joseph Thirion écrit que « c’est l’événement le plus sensationnel de la grande guerre,.. ». « Saluons de nos acclamations l’entrée des Etats de l’Union dans le grand conflit qui consacrera bientôt l’éclatante victoire de la justice et du droit ».

Pour l’éditorialiste, l’important est la mise à la disposition des Alliés de la puissance économico-financière des Etats-Unis.

C’est un atout qui fera la différence face à une Allemagne épuisée.

Le conservatisme de ce journal est patiné d’une couche monarchique, « La France Républicaine recueille à cette heure le bienfaisant résultat de la politique traditionnelle de la France Royaliste ».

L’aveuglement religieux n’est pas loin. L’hebdomadaire qui a relaté dans ses colonnes les actions des activistes religieux qui revendiquaient que le « Sacré-Coeur » figure sur le drapeau français pour mettre fin à la guerre, aux prophéties de Saint Malachie (3) et de Sainte Odile (4), qui en avait appelé à Jeanne d’Arc pour soutenir le moral des troupes, termine son édito par une référence biblique à peine voilée. : Avec la décision de Wilson, « une grande aurore se lève, qui dominant les ruines et les deuils, les incendies et les dévastations, apportera, sans doute, bientôt à l’humanité grandie par la souffrance et régénérée dans l’épreuve, la paix bienfaisante et sereine promise, il y a deux mille ans aux hommes et aux peuples de bonne volonté ».(5)

L’indépendant de Loir et Cher :

L’indépendant de Loir et Cher parait, à Blois, 3 fois par semaine, les dimanche, mercredi et vendredi.

C’est un journal orienté à droite. Il se présente comme l’« Organe de la Démocratie Républicaine ».

Dans son édito de l’édition du 7 avril, L. Reffray souligne l’importance du message présenté par Wilson devant le Congrès américain, car selon lui, « il fixe les motifs pour lesquels, à leur tour, ils entrent dans la grande épopée qui bouleverse le monde entier ». 

S’il évoque son accord avec la mise en avant dans le discours du Président Wilson des lois internationales et notamment la liberté des mers, c’est pour affirmer que, « si nous avions une critique à formuler à ce sujet, ce serait que les Etats-Unis, comme tous les neutres du reste, aient attendu que ces lois aient été tant de fois et si cruellement violées pour intervenir, et qu’ils ne l’aient fait que lorsque leurs intérêts, leurs biens et la vie de leurs nationaux aient été directement compromises ».

L’éditorialiste ne partage pas l’opinion de Wilson lorsqu’il affirme que le peuple allemand n’est pas l’ennemi des américains, lorsqu’il fait porter la responsabilités de la guerre sur le seul Kaiser.

Pour l’éditorialiste : les allemands sont tous coupables ! La victoire doit être totale quelque soit le prix que le peuple allemand paiera.

« Ces réserves faites, nous applaudissons aux résolutions proposées par le président Wilson, non seulement en raison de l’importance du concours des Etats-Unis, mais encore parce que nous trouvons dans cette intervention, la confirmation de la justice de notre cause, qui est celle des peuples et de la civilisation ».

Le Progrès :

C’est l’hebdomadaire de la SFIO dans le département, imprimé à Vendôme. Il paraît le vendredi.

Les numéros de l’année 1917 n’évoqueront que très rarement, l’aspect militaire de l’intervention américaine.

Le journal informera de la venue, dans le département, des soldats du « Corps Expéditionnaire Américain » au travers du Compte rendu du Conseil Municipal de Blois qui délibère sur l’implantation du contingent sanitaire américain dans la ville.

La paix et la Société des Nations sont les thèmes majeurs des éditoriaux du journal.

Sous la plume de ses éditorialistes politiques, Emile Chauvelon et Paul Grenet, le journal va résolument se situer sur le terrain de la promotion de la Société des Nations et du message de Wilson.

Pas d’éditoriaux vengeurs demandant l’extermination du « Boche ».

Mais l’affirmation de donner un contenu à la Société des Nations : c’est à dire garantir la paix ainsi qu’un droit international humain.

Pour donner de la force à leur argumentations, ils reprennent les déclarations de Wilson,

« Ce n’est pas la vengeance qui doit être notre but, ce n’est pas l’affirmation victorieuse de notre puissance physique; c’est simplement la revendication du droit de l’humanité, dont nous ne sommes qu’un champion individuel ».

Le Président Wilson est présenté comme « l’interprète et le prophète du pacifisme démocratique » lorsqu’il déclare :

« Nous savons maintenant, aussi clairement que nous le savions avant de nous être engagés dans le conflit, que nous ne sommes pas les ennemis du peuple allemand et qu’il ne est pas notre ennemi. Ce n’est pas lui qui a occasionné ou voulu cette guerre hideuse; ce n’est pas lui non plus qui a voulu nous y entraîner et nous avons une vague intuition que nous combattons aussi pour sa cause. Comme il le comprendra aussi bien que nous, il est lui même dans les griffes de cette puissance sinistre qui vient poser sur nous ses serres ( Le gouvernement militaire et impérialiste allemand) et cherche à sucer le sang américain ».


Pour autant, ils font preuve de prudence politique.

Chauvelon Emile, ne manque pas de souligner dans les colonnes du Progrès, que le succès que la Mission Française conduite par Viviani et Joffre a rencontré aux Etats-Unis, ne peut conduire la SFIO, à ignorer l’idéal supranational des Etats-Unis, souligné par la presse américaine.

Aussi, il appelle le gouvernement Français à donner à la guerre un contenu politique Républicain : une guerre sans conquêtes, une guerre aux gouvernants et non aux peuples.

En écho aux thèmes favoris de Wilson sur « les peuples en lutte pour la liberté, la justice et le droit de se gouverner eux-mêmes… », Paul Grenet, dans son article du 2 novembre, donne un contenu politique précis à la Société des Nations : « je parle d’une véritable et effective Société des Nations, voulant, organisant, assurant la paix et laissant tout d’abord disparaître tout ce qui, de nos jours, la rend précaire sinon impossible, à savoir tous les impérialismes, la concurrence coloniale, la politique d’influence, de monopoles ou privilèges économique, bref tout ce qui est à l’origine du conflit actuel ».

Ces principes politiques posés ,« La Société des Nations, c’est la victoire ».

Le journal de la SFIO se démarque de ses confrères, qui se réclament, eux aussi, de la Société de Nations, mais en appellent aux foudres militaires américaines pour le peuple Allemand.

L’espoir d’une victoire rapide et totale.


Les journaux, contribuent donc en fonction des opinions politiques dont ils sont les porte-paroles, à faire se lever l’espoir que représente, pour la population, l’entrée en guerre des États-Unis.

A l’exception du journal le Progrès, ils vont tous, développer le thème de la surpuissance de l’Amérique.

Sur le champ de bataille, l’arrivée massive envisagée de soldats fait désormais, pencher le fléau de la balance du côté des forces de l’Entente.

La victoire est certaine.

Faut-il encore que naisse l’espérance d’une victoire totale et rapide tant la guerre pèse sur la population.

La presse rassure, « Les Etats-Unis iront jusqu’au bout » titre l’Indépendant de Loir et Cher. « Il est probable, dit-on dans les milieux bien informés de Washington, que l’Amérique conclura avec l’Entente un pacte analogue à celui de Londres, suivant lequel elle ne déposera pas les armes avant une conclusion victorieuse ».

« Les Etats-Unis veulent terminer rapidement la guerre ». « Le temps, l’argent consacrés à la guerre sont du temps et de l’argent perdus; il convient donc de les économiser et de hâter, par tous les moyens, la fin du conflit et sa solution favorable ».

Les articles sur le « concours américain », sa puissance, sa détermination, fleurissent.

Ils couvrent la période de la présence américaine en Loir et Cher.

Mais rien sur le processus d’installation de l’armée américaine dans le département..

Il est vrai que les informations fiables sur la réalité de l’armement américain sont difficiles à obtenir et à publier.

Faute de pouvoir traiter des forces armées terrestres -elles sont en constructions- la presse met l’accent sur la puissance navale des « nouveaux alliés ». Toutefois les quantités de navires et leurs qualités réelles sont quelque peu exagérées.

Ce qui fait la substance des articles, ce sont les thèmes de la progression de la conscription en Amérique, des objectifs chiffrés de la future armée, mais surtout la puissance industrielle et financière américaine.

Quelques fois les informations les plus étranges sont propagées.

Ainsi, selon l’Indépendant de Loir et Cher, un certain « Mr Hudson Maxime vient d’inventer une armature adaptable à tous les bâtiments marchands qui les rend invulnérables à toute attaque de torpilles ».

Ou encore, ce contre-sous-marin, très particulier.

Il a, selon le journal, la forme d’un croiseur, un faible tirant d’eau pour échapper aux torpilles, il est « puissamment armé de canons pour combattre en surface, et aussi de tubes lance-torpilles, afin de pouvoir, après s’être immergé, si c’est nécessaire, combattre et atteindre sous l’eau le sous marin ennemi, lorsqu’il chercherait à s’échapper en s’enfonçant ».

Une série de ces bateaux, produit du « génie inventif des Américains », est selon l’Indépendant, en construction, plusieurs douzaines seront mis à flots bientôt..etc.  

Dès que les premiers soldats américains eurent débarqués sur le sol Français, les articles évoquent le soldat athlétique, aimable, courageux, qui s’adapte à toute les situations, « exceptionnellement intelligent » à l’image d’une armée organisée, encadrée par des officiers prompts à décider, à agir, à franchir tous les obstacles.

L’Indépendant de Loir et Cher par exemple rapporte des faits supposés réels :

« L’autre jour, un Général américain débarqua dans telle ville, et son premier soin est de se mettre en rapport avec le Général Pershing. Il se fait conduire sous les vivats, à un bureau de poste. Il demande la communication à la demoiselle très émue qui, gentiment, lui répond :

  • vous avez le numéro 23.
  • 23 ? Qu’est ce que cela signifie ? 23 minutes ? 23 secondes ?
  • 23 communications avant vous mon Général, à 10 minutes chacune, environ....
  • Annulez, dit le général qui appelle son officier d’état-major et lui donne l’ordre de faire poser entre telle ville et Paris 4 lignes télégraphiques : on utilisera les poteaux existants.

L’équipe se met au travail. Gros émoi dans l’administration. Un receveur accourut, puis un contrôleur, puis un directeur, et toute une hiérarchie de fonctionnaires

  • Mais ,monsieur le Général, il faut une autorisation.
  • Nous l’aurons.
  • Mais il faut une enquête.
  • Faites-la.
  • Mais ce sont les services compétents.....

Durant le dialogue, les télégraphistes américains continuent à travailler. On ne sait pas encore si l’autorisation est arrivée, mais on sait que la ligne est construite... » .

On constatera que le discours d’aujourd’hui, sur le poids sclérosant de la réglementation administrative et des fonctionnaires n’est pas une nouveauté !

L’Indépendant, toujours, du 1er Août 1917, dans un article intitulé « Les américains en France » décrit le « Sammie »

« Je viens de voir au travail les Américains dans leurs camps d’instruction, dans un site des plus beaux de France que le bruit du canon grondant dans le lointain rend sévère et grave. Ils sont là par escouades, par compagnies, par régiments. Souples, vigoureux, attentifs et intéressés, ils manœuvrent dans la plaine recouverte de gras pâturages, sous les indications amicales des instructeurs français. Le torse libre dans leur chemise kaki, les manches relevées au dessus du coude, la taille prise dans une ceinture de cuir, les jambes maintenues dans des guêtres bien ajustées, l’allure dégagée, ils donnent l’impression d’un lot choisi de vigoureux athlètes.. »

La légende se construit... indépendamment d’une réalité bien plus ordinaire.

Des citoyens ordinaires.

En 1918, un an après l’arrivée des premiers soldats, le dimanche 23 juin, alors que les soldats sont à la parade du soir, des réflexions hostiles à l’armée américaine retentissent à Blois.

Les spectateurs font remarquer bruyamment qu’ils feraient mieux d’aller au front que de défiler dans les rues avec des drapeaux.

Le Major Maddux qui commande ce centre de triage, trouve injuste l’hostilité des blésois. Il s’adresse au Préfet. Dans une longue lettre il lui fait, pour justifier la présence massive de soldats à Blois, une description sans concession de la réalité de l’armée américaine en France et explique la mission de ce centre de tri. Il demande au Préfet d’informer la population : 

« jusqu’à présent, les soldats américains arrivant à Blois y sont restés un certains temps, jusqu’à ce qu’un nombre important y ait été réuni. Ces soldats sont en réalité des civils portant l’uniforme, n’étant pas organisés et ne sachant rien de la discipline, mais tous sont des spécialistes dans leur profession. Ce sont des ingénieurs, des machinistes, des infirmiers, des chimistes, des cimentiers, des forestiers, des conducteurs de locomotives, des pompiers etc.. enfin des ouvriers appartenant à des centaines de métiers, qui sont si nécessaires pour maintenir une armée sur pied.

 Nous nous sommes efforcés de créer une musique et de fournir à ces hommes de vieux fusils français, pour leur donner un peu d’esprit militaire pendant le temps qu’ils passaient ici dans l’attente d’ordres qui les fixeraient sur leur destination définitive et la part qu’ils prendraient dans cette terrible guerre ». (…)

« Le travail le plus important fourni par cette base depuis deux mois a été d’établir les papiers de tous ces soldats, d’obtenir à l’avance des ordres pour leur répartition à travers la France, de les classer selon leurs aptitudes, et de les diriger rapidement vers les postes qui leur auraient été assignés. Chaque heure qu’ils passent dans cette ville constitue pour le gouvernement américain : perte de nourriture, d’argent, d’habillement, perte aussi de leur travail, et c’est aujourd’hui le facteur le plus important ».

Le Préfet fera son possible pour rassurer le Major, l’assurer de la confiance des habitants et conserver avec lui des relations amicales, notamment en proposant de susciter des articles dans la presse. Aucun ne paraîtra.

Les souvenirs d’enfances….

Les témoignages, rares, dont nous disposons nuancent le climat.  

A Monthou sur Cher, Guy Lemoine (15) qui fut maire de Onzain et Conseiller Général, raconte :

« Pour nous, les gosses, un événement extraordinaire allait se produire « les Américains à Monthou ».... l’intrusion de gros camions, d’autos très spéciales, de grosses motos et de side-car dans le calme ambiant. Quelle chance pour les gamins..... ».

« Le premier contact avec eux lors de leur première sortie eut lieu à la maison. Deux grands soldats, coiffés d’un feutre rond semblaient des « gandins » en comparaison de nos « bleus horizon ». Ils se présentèrent à nous trois, ma mère les fit entrer, s’asseoir et évidement, impossible de comprendre le moindre mot de part et d’autre. Mon grand-père alla chercher la bouteille de « goutte » et trois verres, versa une rasade et trinqua, « Good ». Mon grand-père content du compliment le fut moins quand il vit l’un des deux invités se partager le dernier quart de la bouteille et l’avaler d’un trait. Épaté, grand -père sourit mais quand les 2 Amerlos furent partis... je suis pas prêt d’les inviter, ils ont bu toute ma goutte !... ».

Il confirme qu’ils étaient bien accueillis.

Des scènes comme celles-ci, se sont déroulées de nombreuses fois dans les villages de la Vallée du Cher.

Un autre témoignage a été déposé aux archives départementales de Loir et Cher.

Il s’agit d’un écrit manuscrit et d’un poème intitulé : « De Romorantin à Giévres mes souvenirs de 1917 à 1919 ».

Madame Alice Loplin-Girault, avait écrit ces récits à l’occasion de l’inauguration de la stèle érigée à la mémoire du Camps Américain à Giévres.

Elle raconte :

« Quelques fois j’allais avec d’autres petites filles au square à Romo. Les soldats qui étaient de repos venaient s’allonger sous les arbres. Ils avaient usés le gazon, il n’y en avait plus. Ils aimaient s’entourer d’enfants. Il n’y avait pas de noirs avec eux.

Je crois bien qu’avant, des noirs nous n’en avions jamais vus. On aurait dit qu’ils étaient toujours habillés de neuf. Ils se faisaient ouvrir des boites à sardines dans les épiceries et les mangeaient avec les doigts. Ils n’étaient pas très libres et avaient souvent droit au gourdin, c’étaient un gros bâton avec des pointes au bout ».

Au début des années 1990, à Monthou sur Cher, madame David nous racontait l' anecdote suivante : " mes parents m'interdisaient d'aller à l'école par la route d'Assenay au bourg. Ils me faisaient passer par la route des polissoirs au bourg. Ils ne voulaient pas que nous croisions des soldats américains allant déverser les tinettes. Un grand nombre était noirs ! Pour eux, c'étaient des diables ». Eux aussi n’avaient jamais vu de noirs.

Ces soldats étaient cantonnés dans des unités de services du fait de la ségrégation.

Mais ces témoignages sont ceux d’adultes qui rapportent leurs souvenirs d’enfance.

Le premier « Gum », la première cigarette de tabac blond, les biscuits, le chocolat,..Ces produits rares dans les foyers.

La mémoire a rapporté que ces soldats américains étaient « sympa » avec les enfants.

(A suivre...)


Sources-notes :

1. Chef du Cabinet militaire de Clemenceau

2. Auteur de la circulaire du 7 août 1918 : « Au sujet des troupes noires américaines ». Cf article précédent.

3. La prophétie de Saint-Malachie fixe la fin de la guerre au mois d’août 1917. Numéro du 15 juillet 1917.
4. La Prophétie de Sainte Odile, cf article « Le Loir et Cher à l’heure de Verdun », tharva.fr
5. L’Echo de la Sologne, Numéro du 15 avril 1917.
6. Emile Chauvelon, naissance le 21 septembre 1862, décédé le 10 mars 1919 à Paris, professeur agrégé, libre penseur, militant socialiste, puis communiste
7. René Viviani, Président du Conseil du 13 juin 1914 au 29 octobre 1915.

8. Discours de Wilson du 15 juin à l’occasion de la Journée du Drapeau.

9. Titre de l’édito du Progrès, novembre 17.
10. Le Pacte de Londres, est un traité secret signé le 15 avril 1915, par le Roi d’Italie, le Gouvernement Italien et la Triple-Entente. Le parlement Italien n’en avait pas connaissance. Aux termes de ce traité, l’Italie entrait dans la guerre aux côtés des Alliés et recevait d’importantes compensations territoriales.
11. Guy Lemoine, "Glane…de souvenirs", (1988).
12. Gandin : se dit d’un jeune homme qui soigne son élégance de façon exagérée.
13. ADLC, série 1 J 175
14. Pichery Pierre : Maire de Villeny de 1900 à 1935, Conseiller Général, Président du Conseil Général, Député de Romorantin de de 1902 à 1920, Sénateur de 1920 à 1941.  
15. Lemoine Guy : Instituteur à Onzain, Maire d'Onzain de 1971 à 1983, Conseiller Général de 1976 à 1982.