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Durant l’Occupation :

Un exemple de la spoliation et de la persécution des Juifs en Loir et Cher, la famille Jankelovitch à Contres.



SOMMAIRE


1) Au début des années 1930 : les Jankelovitch s’installent à Contres.

      A ) Une famille d’origine lettone et lorraine :

      B ) A « La Belle Fermière » :

      C ) Une famille ordinaire :

2) La spoliation de la famille Jankelovitch ( 1940-1945 ) :

      A ) La politique dite « d’aryanisation » de l’économie nationale :

         a ) Une appellation d’essence nazie :

         b ) En Loir et Cher, une toute petite communauté juive :

     B ) Le processus de spoliation de « la Belle Fermière » :

         a ) Les ordonnances allemandes :

         b ) Le rôle de la Chambre de Commerce de Blois :

         c ) Le spoliateur, un militant actif d’extrême-droite :

         d ) L’habillage juridique de la spoliation :

    C ) Les persécutions contre la famille Jankelovitch :

         a ) Les contrôles d’identité :

         b ) L’expulsion de leur logement :

         c ) Le port de l’étoile jaune :

         d ) Le départ de Salomon Jankelovitch :

         e ) L’arrestation et la déportation de Lise et Bernard :

         f ) Le départ de Mme. Jankelovitch et de Pierre :

    D ) 1944 : la famille X...et la politique d’Epuration :

    E ) Le processus de restitution des biens spoliés :

        a ) Inachevé à ce jour pour nombre de spoliés :

        b ) Les textes fondateurs :

        c ) La restitution de « La Belle Fermière » :

        d ) Mais rien ne sera plus comme avant :

        e ) Il y a toujours un magasin de vêtements :

Sources.

Bibliographie.

Notes.

Sites Web.

  Avant-propos :

Mes recherches sur la la période de l’Occupation et de la Résistance en Loir et Cher m’avaient conduite à relever ce cas de spoliation des biens juifs dont fut victime à Contres, la famille Jankelovitch.

Ce sujet des spoliations n’avait fait l’objet, à ma connaissance, d’aucune recherche dans notre département.

De plus, c’est un aspect des persécutions antisémites de la seconde guerre dont on parle peu, si ce n’est pour les œuvres d’art.

Je me suis donc mise au travail

Très vite sont apparus alors, le rôle des spoliations dans l’engrenage orchestré de l’extermination et la terrifiante responsabilité de Vichy, conférant ainsi à ce sujet une dimension humaine et émotionnelle qui m’a littéralement « habité », pendant toutes ces semaines de recherches.

Comme je le fais systématiquement, en raison de la proximité historique des événements et de leur caractère parfois « chaud », j’ai recherché les descendants, en l’occurrence Pierre, le troisième enfant.

Je l’ai retrouvé grâce au Mémorial de la Shoah : un certain Pierre Janel avait fait don en 1984 de photos de la famille Jankelovitch. Puis, grâce au site « Les Copains d’Alors » en tapant « Janel, élève » et où est apparu : « Pierre Janel, anciennement Jankelovitch ».

Nous sommes entrés en contact, rencontrés.

Nous avons échangé informations et documents. Et son vécu et ressenti sur ces années noires.

C’est plus que les traditionnels remerciements que je veux adresser à Mr. Pierre Janel.

Il m’a aussi confié, pour cette recherche, les lettres de sa sœur et de son frère envoyées à leur mère, de leur lieux de détention, avant leur déportation.

Ces lettres ne pouvaient trouver la place qu’elles méritent dans cet article, construit sur le phénomène des spoliations.

Elles sont un bouleversant souvenir.

Elles sont un exceptionnel témoignage d’histoire.

Mr. Janel qui souhaite que la mémoire de la barbarie nazie ne se perde pas dans l’oubli ou dans l’indifférence, m’a donné son accord pour faire revivre à travers cette correspondance, Lise 21 ans et Bernard 19 ans, dans une prochaine publication.

Pour les raisons énoncées ci-dessus, les patronymes d’acteurs de cette spoliation, qui furent liés à la Collaboration, sont remplacés par des lettres.

1) Au début des années 1930 : les Jankelovitch s’installent à Contres.

A ) Une famille d’origine lettone et lorraine :

Salomon Jankelovitch est né à Riga en Lettonie sous domination russe, le 15 juin 1890.

Il est le fils de Schsi Abraham et de Marianne Mayerovna Faivischovna.

Il appartient donc à l’importante communauté juive lettonne, surtout concentrée à Riga qui, après les mesures antisémites de Staline, sera quasiment exterminée par les Allemands durant la seconde guerre (1).

Ses parents sont des négociants et administrent, pense la mémoire familiale, des domaines forestiers.

Vers 1920, Salomon rejoint en France son oncle Raphaël Jankelovitch installé à Nancy, puis à Dijon, en tant que négociant en vêtements.

Salomon devient commerçant à Beaune.

Le 28 novembre 1921, à Bains les Bains dans les Vosges, il épouse Suzanne Germaine Brunschwig, qui y est née le 31 juillet 1896. Elle est la fille d’Oscar et de Marie Weil. 

Oscar Brunschwig était directeur d’une usine de broderies à la main, appartenant à une grande marque qui fournissait les têtes couronnées de l’époque.

Ainsi, il s’allie avec une de ces familles juives de l’Est, installées en Alsace et en Lorraine depuis des générations, à qui la Révolution a reconnu en 1791 la nationalité française et les droits citoyens y afférents (2).

C’est l’oncle Raphaël qui est son témoin.

Le 9 octobre 1922, leur fille Lise naît à Bains les Bains.

Le 24 décembre 1924, leur fils Bernard Charles naît à Besançon, où réside un oncle de sa mère.

Et, le 2 juin 1927, Salomon est naturalisé français.

B ) A « La Belle Fermière » :

Salomon avait conservé des contacts avec un cousin germain, Pierre Jankelovitch, installé à Vierzon et propriétaire de plusieurs fonds de commerce de vêtements dont un à Romorantin et celui de Contres.

Ses affaires à Beaune ne marchant pas très bien, Salomon envisage d’aller ailleurs et son cousin lui propose de venir s’installer à Contres, avec en perspective la reprise du magasin « La Belle Jardinière », en lui vendant le fonds.

C’est en effet le nom primitif du magasin. 

Mais l’enseigne parisienne emblématique de « La Belle Jardinière » fera interdire cette raison sociale aux magasins détenus par des juifs. Un magasin du même nom à Blois mais géré par des non juifs conservera son appellation.

C’est ainsi que « La Belle Jardinière » deviendra « La Belle Fermière ».

C’est un magasin de vêtements pour hommes.

Les registres du Tribunal de Commerce de Blois indiquent la possession du fonds de commerce par Salomon Jankelovitch, en 1935 (3).

Les murs sont en effet la propriété de Mme. Montagne, fille du notaire Boullay à Contres.

Le magasin est situé sur la rue Pierre-Henri Mauger, à hauteur de la Place du Marché, dite Place Javalet.

La famille Jankelovitch va occuper le logement au-dessus du magasin.

L’affaire est prospère car suffisamment éloignée de Blois, Montrichard et Romorantin, en des temps où on se déplace peu, pour assurer une clientèle fidèle dans ce bassin d’emploi agricole et agro-alimentaire.

Le troisième et dernier enfant du couple, Pierre, naît à Contres, le 29 juin 1933.

C ) Une famille ordinaire :


La famille Jankelovitch s’est intégrée à la vie de Contres.

Les enfants y suivent leur scolarité et s’y font des camarades.

Madame Jankelovitch donne un coup de main au magasin.

Salomon a des idées qui s’inscrivent dans la mouvance socialiste (4).

Il est ami des dirigeants de la SFIO locale et du premier d’entre eux, Robert Mauger, le député-maire de Contres.

Pierre Mauger refusera de voter les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 et il prendra une part active à la Résistance.

Henri Chartier, résistant notoire, sera lui maire de Contres dans les années 50.

Salomon et sa famille participent aux fêtes organisées par le Front Populaire, aux banquets républicains, aux initiatives de la SFIO.

Les Jankelovitch sont caractéristiques de ces familles juives françaises ou immigrées, pratiquantes ou pas, qui portent en elles des idéaux républicains, démocratiques et progressistes, tout à la fois remparts contre l’antisémitisme et garants de toutes les libertés individuelles et collectives, au premier rang desquelles la laïcité.

2 ) La spoliation de la famille Jankelovitch ( 1940-1945 ) :

A ) La politique dite « d’aryanisation » de l’économie nationale :

a ) Une appellation d’essence nazie :

Ce terme est directement issu du vocabulaire nazi.

 L’aryanisation économique a commencé en Allemagne dès le 1er janvier 1938. 

En chassant les juifs des activités économiques, c’était un moyen de les réduire à la misère, les pousser à émigrer et enclencher le phénomène à venir de l’extermination de masse.

La spoliation des biens juifs et les aryanisations des économies seront mises en place dans tous les pays occupés par les Allemands.

L’objectif est de supprimer « l’influence juive sur l’économie nationale ».

En France, on va assister à un cumul, notamment pour la zone occupée, des mesures législatives et réglementaires du gouvernement de Vichy et des ordonnances allemandes, constituant un impressionnant arsenal antisémite dans lequel le gouvernement pétainiste ne se limite pas à copier (5). 

Souvent, il anticipe et amplifie le fondement antisémite de la politique nazie.

L’exclusion systématique des juifs de toute la société est la base idéologique de la stratégie de rénovation nationale. 

Cette exclusion va s’appliquer aussi aux communistes, aux francs-maçons et aux étrangers considérés comme des « métèques ».

C’est la loi du 17 Juillet 1940 interdisant l’accès aux emplois publics aux personnes nées d’un père étranger, celle du 22 Juillet relative à la révision des naturalisations et le premier Statut des Juifs du 3 octobre, qui enclenchent les processus d’élimination des juifs de la vie publique et économique. 

Cette élimination s’accompagne de l’imposition de toute une série de discriminations d’ordre racial  : port de l’étoile jaune, recensement spécifique des juifs, carte d’identité avec mention juif, interdiction de posséder une radio TSF, interdiction de faire ses courses dans les magasins non réservés aux juifs, numerus clausus scolaires et universitaires, horaires spéciaux de couvre-feu, interdiction de fréquenter les lieux publics comme restaurants, cafés, cinémas, théâtres, stades, etc.

b ) En Loir et Cher, une toute petite communauté juive :


La communauté juive de Loir et Cher est peu nombreuse.

En novembre 1941, le Préfet en comptabilisera 103 pour les arrondissements de Blois et Vendôme, presque tous localisés dans l’arrondissement de Blois.  Quelques unités sont à rajouter pour l’arrondissement de Romorantin.Ce sont pour moitié des juifs de nationalité française et ils exercent un large éventail de métiers.

Sur une liste établie le 29 avril 1944, il y encore 14 juifs dont 9 de nationalité française.

Ce double phénomène, nombre limité de juifs et peu de détenteurs d’entreprises, explique la faible part des juifs dans l’économie et la propriété départementales, et par voie de conséquences, le nombre limité des spoliations.

Ainsi, en novembre 1945, le Préfet recensera « les dossiers ouverts par l’ex-Commissariat Général aux Affaires Juives ». Il dénombrera que furent concernés :

         9 entreprises dont « la Belle Fermière »

        16 immeubles

         6 biens mobiliers.

A Contres, on compte seulement deux familles juives : les Jankelovitch et les Goldenberg, dont l’épouse Gaétane, originaire de Contres, n’était pas juive. 


Pierre Janel rappelle « que les Goldenberg étaient venus se réfugier à Contres au début de la guerre dans la belle-famille, connue pour ses idées communistes, les Regnier et qui furent des résistants. A Paris, ils étaient ouvriers casquetiers. Le couple n’avait pas d’enfant ».

C’est le Commissariat Général aux Affaires Juives, créé le 29 mars 1941 qui, avec les Préfets, sera le maître d’œuvre de « l’aryanisation de l’économie », conçue comme outil économique du gouvernement de Vichy pour « peser » sur la main mise Allemande sur nos ressources et productions d’une part et d’autre part, comme instrument d’élimination du poids économique des juifs, accusés de trahir les intérêts de la France au bénéfice de « la juiverie internationale ».

B ) Le processus de spoliation de « la Belle Fermière » :

a ) Les ordonnances allemandes :

Plusieurs ordonnances allemandes, relayées et mises en œuvre en zone occupée par le gouvernement de Vichy, organisent donc « l’aryanisation » de l’économie.

Celle du 27 septembre 1940, outre qu’elle comporte une première définition de qui est considéré comme juif, qu’elle interdit aux juifs « ayant fui » la zone occupée d’y retourner et qu’elle oblige les juifs à se faire inscrire sur un registre spécial, stipule que doit être apposée une affiche en français et en allemand indiquant « entreprise ou magasin juif ». Au plus tard, le 31 octobre.

Celle du 18 octobre 1940, définit ce qu’est une entreprise juive. Les entreprises juives doivent être déclarées ainsi que tout ce qui concerne leur gestion, leurs avoirs, etc. 

Un commissaire-administrateur pourra être nommé. L’objectif étant leur reprise par des «  aryens ».

Le 20 octobre dans une liste établie par la Préfecture, la famille Jankelovitch et Adolphe Goldenberg de Contres sont inscrits sur le registre spécial des juifs.

 Il est précisé que Salomon et sa femme sont des juifs français comme Adolphe Goldenberg, né lui à Paris. 

Le 30 octobre 1940, de La Laurencie, Directeur Général du Gouvernement pour les territoires occupés, envoie aux Préfets une circulaire qui les invite à appliquer avec zèle l’ordonnance allemande du 18 octobre !(6) (7)

Les services préfectoraux établissent donc, à la fin de l’année, les listes des entreprises, biens immobiliers et mobiliers appartenant à des Juifs. 

La Belle Fermière y figure, parfois encore appelée Belle Jardinière !

b ) Le rôle de la Chambre de Commerce de Blois :

Elle va jouer un rôle d’intermédiaire dans la mise en œuvre de la spoliation des Jankelovitch.

Mr X...demeurant à Paris, qui va être le bénéficiaire de la spoliation, était ami avec Mr.Y...chemisier à Blois et un des dirigeants de la Chambre de Commerce de Blois. 

Tout laisse à penser que c’est ce dernier qui l’a mis dans le coup. Il y avait aussi des liens idéologiques entre les deux hommes.

Le 11 janvier 1941, le Secrétaire Général de la Chambre de Commerce écrit à Mr. X...à Paris : « Mr. Jankelovitch est disposé à vendre son fonds de commerce avec ou sans marchandises... » (8)

Le 17 janvier, le même écrit à Mme. Montagne, la propriétaire des murs,  « que le fonds de commerce va être probablement repris » et « qu’une entrevue a lieu ce jour avec la personne intéressée »(9).

Enfin, le 29 janvier, le même informe le Préfet que « Mr. X...commissaire gérant, domicilié à Paris qui a l’intention d’acquérir le fonds de commerce est actuellement chez Mr. Y » et suit l’adresse à Blois (10).

La Chambre de Commerce avait anticipé ! 

Le préfet nomme Mr. X...commissaire-gérant de la Belle Fermière le 1er Février 1941.

c ) Le spoliateur, un militant actif d’extrême-droite :

Qui est donc ce Mr. X...?

Il était né à Laval en 1893. 

Il était marié et avait deux enfants.

A Paris ( je n’ai pas trouvé son activité professionnelle ), il était membre du PSF, le parti de de La Roque le fondateur des Croix de Feu et il est  adjoint au Président de la section du 10e Arrondissement.

Il sera responsable du RNP pour la Région de Contres (11). 

Il était franc-garde bénévole de la Milice, c’est à dire sa branche armée, exécutrice des actes de violence, en liaison avec la Gestapo.

Il a été aussi membre du groupe dit CCAN. Division 43, groupe 4301(12).

Il était donc très engagé dans les partis et groupements de l’extrême droite collaborationniste.

À Contres, nous dit un rapport de gendarmerie, « il était craint et détesté de toute la population en raison de ses attaches politiques et de ses relations avec des membres de l’armée d’occupation ». 

Pierre Janel souligne combien son antisémitisme s’exerçait notamment dans l’ardeur qu’il mettait à dresser son voisinage contre les juifs.

On en trouve aussi une preuve dans une lettre envoyée au journaliste collaborateur de Radio-Paris, Jean Hérold-Paquis, le 30 octobre 1943 dans laquelle « pour clore le bec...à un défenseur des juifs qui prétend que les juifs français ont fait leur devoir, tout leur devoir », il lui demande de « lui procurer des chiffres sur le nombre de juifs en France en 39, sur combien de mobilisés, combien de tués, combien de prisonniers ». 

On relèvera aussi son mépris pour Contres et ses habitants, à travers ses expressions : « les indigènes de ce pays », « commerçant dans ce bled », « parisien débarqué depuis peu ».

Il sera tué à Blois par un bombardement allié le 14 juin 1944 (13).

Mais nous reparlerons plus avant de sa famille.

d ) L’habillage juridique de la spoliation :

Le 10 février 1941, le Préfet envoie à la Felkommandatur un état faisant le point sur la mise en œuvre de « l’aryanisation ».

Ainsi, il précise concernant la Belle Fermière : « Cette maison de commerce à clientèle agricole est nécessaire à la vie économique du Canton de Contres. J’ai nommé commissaire-gérant Mr. X..., résidant ...à Blois avec mission d’en continuer la gestion en attendant une offre d’achat qu’il soumettra à votre décision » (14). 

En effet, les acquéreurs des biens juifs devaient obtenir le double accord des autorités de Vichy et des autorités  allemandes.

Les Allemands durciront au fil des mois la réglementation. 

A partir du 25 mai 1941, toute entreprise juive sans commissaire-gérant sera interdite d’activité.

Ils opéreront des contrôles de plus en plus draconiens sur les ventes à des « aryens » suspectés d’être des prête-noms des anciens propriétaires juifs.

Les 27 février et 12 mars 1941, par acte passé devant Me Z...à Contres, Salomon Jankelovitch cède les marchandises et machines contenues dans le magasin (15).

Le 30 juillet, Mr. X...démissionne de son poste de gérant. Je n’ai pu en établir le fondement. Mais il doit être de nature financière. Il devait être plus lucratif d’être rémunéré comme salarié de son fils qui va être le propriétaire, que commissaire-gérant.

Le 8 août, un Mr. W...est nommé commissaire-gérant par le Préfet, pour le remplacer. Cette appellation est synonyme de celle aussi employée, notamment par les Allemands, d’administrateur provisoire. 

Cette nomination est validée par le CGQJ à Paris, le 9 septembre 1941(16).

On notera que le 27 août, les PTT d’Orleans informent le Préfet qu’ils ont reçu ordre de bloquer les comptes des juifs.

Et le 17 octobre 1941, c’est l’acte de vente du fonds de commerce, toujours bien sûr chez le notaire Me Z...(17).

L’achat est établi donc au nom du fils de Mr. X..., prisonnier de guerre, représenté par son père. Pour lui assurer une situation à son retour, diront les parents.

Le prix de la vente est quasi intégralement versé à la Caisse des Dépôts et Consignations à qui a été confié le rôle de réceptacle des sommes récoltées par les spoliations.

C’est donc une double spoliation qui frappe les juifs : la perte des biens, la privation de l’argent.

Ces sommes serviront entre autres au paiement, ainsi assuré, de l’amende de un milliard imposée aux juifs par les Allemands, le 14 décembre 1941. 

C’est l’Union Générale des Israélites de France, mise en place par Vichy, à qui il est demandé, comble du cynisme racial, de faire les propositions de répartition entre les familles juives dans chaque département ! (18)

Deux nouveaux actes des 18 avril et 6 juin 1942 enregistrent la réalisation de l’achat par le fils X...après validation par les autorités (19).

Ainsi, en 1942, le Tribunal de Commerce enregistre le fils X...comme commerçant de « confection pour hommes à Contres » (20).

Le cousin Pierre Jankelovitch subit lui aussi la spoliation de ses magasins. 

Le dossier de son  magasin de Romorantin a été joint à ceux concernant ses magasins dans le Cher et ont donc été traités par la Préfecture de ce département. 

J’ai toutefois trouvé une note où il est indiqué qu’il tentait de vendre celui de Romorantin  à un de ses employés « aryen ». Sans plus d’information sur le résultat.

C ) Les persécutions contre la famille Jankelovitch :


a ) Les contrôles d’identité :

Comme on l’a vu ci-dessus, les Jankelovitch s’étaient fait inscrire sur le registre prescrit par les Allemands, dès le 20 octobre 1940.

Sur la base du premier statut des juifs, tous les français occupant un emploi public devront remplir un modèle de déclaration de non appartenance à la race juive, sur la base des critères officiels.

Le 14 mars 1941, la famille remplit une fiche de renseignement d’identité établie par les autorités  allemandes (21). 

La date de naturalisation de Salomon est notée ; pour les autres membres de la famille, la mention « juif français » est précisée.

Salomon y indique qu’il est « ouvrier agricole » chez Henri Chartier.

Le second statut des Juifs du 2 juin 1941 prescrit lui un recensement général des juifs, exigé par les Allemands ( en prévision de la déportation à venir ).

Un couvre-feu spécial est institué pour les juifs : 20 h le soir, au lieu de 23 h pour le reste de la population.

b ) L’expulsion de leur logement :

Après la nomination de Mr. X...comme commissaire-gérant, les Jankelovitch sont expulsés du logement qu’ils occupaient au dessus de leur magasin. 

La famille X...s’y est installée.

C’est Robert Mauger qui va les loger - gratuitement - dans un logement qu’il possède dans la même rue, sur le trottoir d’en face, au n° 13. Comme Henri Chartier qui avait fourni du travail (22).

Une belle solidarité de cœur et de convictions antifascistes a donc entouré la famille.

Pierre Janel rapporte que s’il devait apprécier le comportement des gens à leur égard, il dirait « que 10% étaient vraiment antisémites, 30 à 40% indifférents, le reste et c’est une proportion considérable, si on se replace dans le contexte d’alors, manifestait plutôt compassion et solidarité ».

Cette solidarité se manifestera aussi dans l’aide matérielle avec le don de légumes, fruits, volailles, gâteaux, vins, etc. Ces denrées serviront tout particulièrement à confectionner les colis pour Lise et Bernard durant leur détention.

c ) Le port de l’étoile jaune :

La 8e Ordonnance Allemande du 29 mai 1942 ordonne le port d’un insigne distinctif.

Le port des étoiles jaunes appelées, « insignes Juifs », était rendu obligatoire au plus tard le 7 juin 1942.

Les chefs de familles devaient les retirer dans les Commissariats. Trois par personne.

Ils devaient remettre en échange un « point-tissu » sur le quota qui leur était attribué pour se vêtir ! 

Pour les bourgs ruraux, les gendarmes étaient chargés de les remettre aux intéressés. 

C’est ainsi que deux gendarmes se présentent au domicile des Jankelovitch, le 3 juin (23).

Mme. Jankelovitch explique que « son mari ne réside plus à Contres depuis le 9 mai 1942. Il est parti pour raison de santé se faire soigner en zone libre, mais j’ignore où car je n’ai pas de nouvelles ».

Elle signe les attestations de remise des étoiles pour elle et ses enfants. 

Le 6 juin, les gendarmes retournent au préfet les trois étoiles destinées à Salomon.

d ) Le départ de Salomon Jankelovitch :

Dès 1941, plusieurs rafles importantes ont eu lieu à Paris. D’abord touchant les juifs étrangers ; mais celle de décembre concernait aussi des juifs français ; beaucoup d’entre eux appartenant aux milieux intellectuels et artistiques.

L’année 1942 est l’année de la mise en œuvre en France de la « solution finale ».

Le premier convoi de juifs déportés part pour Auschwitz, le 27 mars 1942.

La moitié des juifs déportés de notre pays le seront au second semestre 1942 ! (24)

Quant à la politique d’internement administratif du gouvernement de Vichy visant la mise en détention de juifs étrangers, notamment ceux fuyant le nazisme en Allemagne, Autriche, Pologne, etc., dans des camps spéciaux, elle a démarré dès le début de la guerre.

Des gendarmes patriotes étaient venus avertir Salomon que la situation devenait de plus en plus dangereuse pour les juifs et qu’il serait prudent qu’il passe en zone libre, alors que se prépare l’opération du port de l’étoile jaune, prélude à la déportation de masse.

C’est donc ce qu’il va faire. Seul. 

Car Pierre Janel se remémore : « Jamais nous n’aurions pu imaginer qu’ils s’en prendraient aussi aux femmes et aux enfants. Sinon, nous serions partis avec lui ».

Cette phrase, que j’ai entendue ou lue plusieurs fois dans quasiment la même formulation, est de première importance. 

Elle symbolise bien ce qu’Henri Krasucki, dans un de ses éditos de la Vie Ouvrière, avait caractérisé « de crédulité » de bien des juifs en premier lieu ceux de nationalité française.

Ils ne pouvaient pas imaginer que le gouvernement du pays des Droits de l’Homme, leur pays, les livrerait à la barbarie nazie.


Salomon va passer la Ligne de Démarcation à Noyers-sur-Cher, avec l’aide de connaissances : la famille Saule.

Il va se réfugier chez la sœur de sa femme à Clermont-Ferrand. 

Celle-ci est mariée avec un gendarme, Henri Karsenty... qui a été révoqué par le gouvernement de Vichy parce que juif, en application du Statut des Juifs d’octobre 1940.

Les deux hommes travailleront dans une entreprise d’import-export qui sert de camouflage à des activités de Résistance. Ils échapperont de justesse à des arrestations (25).

e ) L’arrestation et la déportation de Lise et Bernard :


Cet été 1942 voit la montée en puissance des rafles et des arrestations. Pas seulement à Paris et la Région Parisienne. Et plus essentiellement les juifs étrangers ni les seuls hommes adultes.

Dans le département de Loir et Cher, des rafles de juifs ont lieu en juillet et en août. Elles se multiplient sur la Ligne de Démarcation.

C’est dans ce contexte que Lise et Bernard ont été arrêtés ensemble. 

Le vendredi 9 juillet 1942, le matin.

On peut penser qu’ils avaient été rappelés au souvenir des Allemands par de « bons Français » qui avaient vu qu’un soir, ils n’étaient pas encore rentrés alors que le couvre-feu approchait et qu’en ce mois d’été, ils étaient sans la veste où était cousue l’étoile jaune !

Mais l’arrestation va être effectuée en deux temps.

Pierre Janel se souvient : « Ma sœur et mon frère se trouvaient dans un jardin où ils étaient allés s’occuper des légumes cultivés pour nos besoins. Une dame est vite allée les avertir que les Allemands se trouvaient chez nous. Mais ils sont arrivés à 20h15 ! Les Allemands ont donc constaté le non respect du couvre feu et le non port de l’étoile !....ils ne les ont pas arrêtés ce jour là. Ils le seront quelques jours plus tard. Ce jour là, la directrice de mon école ne m’a pas laissé rentrer à la maison, m’a fait déjeuner et m’a gardé auprès d’elle ».

C’est en effet la Feldgendarmerie de Romorantin qui va venir les arrêter (26).

Le registre des écrous de la prison de Blois indique que Lise a été présentée au greffe de la maison d’arrêt le 9 juillet 1942. 

Elle portait une jupe rayée, une veste gris bleu, un béret basque et des souliers.

Pour Bernard, il est indiqué qu’il a été présenté le 10 juillet. 

Il portait un béret basque, un pantalon golf, un veston brun et des souliers. Il avait 15 francs sur lui.

Le 11 juillet 1942, ils sont tous les deux condamnés à 3 mois d’emprisonnement, par le Tribunal de la Feldkommandatur de Blois pour « non observation du règlement sur les juifs »

D’autres documents seront plus précis : non port de l’étoile jaune et non respect du couvre-feu ...à 23 heures, est-il écrit. Confusion de fonctionnaires, entre le couvre feu des juifs auquel ils étaient peu confrontés  et le couvre feu général qui était lui régulièrement non respecté !! (27)

Leur peine court du 10 Juillet à 11 heures, pour les deux. 

C’est ce qui explique, à première vue, que c’est la date du 10 Juillet qui sera retenue comme date de leur arrestation.

Une note non datée du Cabinet du Préfet ( à un service ? ) précise « que le fils est très malade, diabétique, qui requiert des soins suivis et très attentifs. Demander à leur rendre visite ».

Le 16 juillet, la Gendarmerie nationale adresse au Préfet deux fiches d’informations relatives à leur arrestation.

Le même jour, le Préfet s’adresse à la Feldkommandatur « pour que soit accordée une permission de visite aux parents ». A t’elle été accordée ? (28)

Et le 27 juillet, le Préfet envoie quatre fiches de juifs arrêtés, dont celles de Lise et Bernard au CGQJ à Paris.

Ils auraient donc dû être libérés le 10 ou 11 octobre 1942.

Mais le 5 août 1942 à 4 heures, Bernard « est remis aux autorité allemandes ».

Lise est maintenue à la prison de Blois, pendant plus d’un an (29).

Malgré ses interventions à la fin de la guerre, la famille ne connaîtra pas les raisons de son maintien en détention. Oubli ? Durcissement de la répression anti-sémite dans le département ? Mise en attente de déportation ?

Elle sera remise à son tour aux autorités allemandes : « l’écrou ci-contre a été radié le 12 août 1943, en vertu de son transfert à une destination inconnue » (30).

Il leur sera rendu leurs vêtements d’entrée.

Bernard est d’abord transféré au camp de Drancy, puis il est envoyé au camp de Pithiviers le 4 septembre 1942. Malade, il est hospitalisé à l’hôpital de Pithiviers, le 24 septembre ; il en sort le 25 mars 1943 et il est conduit le même jour au camp de Beaune-la-Rolande. Le 19 juin 1943, il est expédié à Drancy (31).

Lise, elle, sera envoyée au camp de Drancy le 17 août 1943, après un bref passage par la prison d’Orleans.

Ainsi, le frère et la sœur vont être, ensemble à Drancy, une quinzaine de jours.

Ils feront partie du même convoi à destination d’Auschwitz.

Celui n° 59, parti de Drancy le 2 septembre 1943.

Les actes authentifiant leur disparition, car il n’y a pas eu de décès constaté, datent leur mort au 20 septembre 1943. 

Mais sans aucune certitude quant à l’exactitude de cette datation, comme ce fut très souvent le cas pour les déportés exterminés soit en arrivant ou soit dans les jours suivant leur arrivée.

Bernard mais surtout Lise, vont envoyer à leurs parents une bouleversante correspondance qui est aussi un exceptionnel témoignage (32).

Ces lettres feront l’objet d’un prochain article comme indiqué ci-dessus.

Une plaque commémorative de leur martyr a été apposée sur le Monument aux Morts de Contres.

f ) Le départ de Mme. Jankelovitch et de Pierre (33) :

Lorsqu’il a appris l’arrestation de ses enfants, Salomon a quitté Clermont, rejoint Noyers et a demandé à la famille Saule de lui faire repasser la Ligne de Démarcation.

Il voulait se livrer aux Allemands. Il était persuadé que ses enfants avaient été arrêtés parce qu’il s’était réfugié en zone libre.

Les Saule sont arrivés à le convaincre que non seulement, lui, serait arrêté mais qu’il allait mettre en péril les vies de sa femme et de son fils ainsi que celles des passeurs et de leur groupe de résistance. 

Salomon se résoudra, la mort dans l’âme, à retourner à Clermont.

Pendant environ 15 mois, Mme. Jankelovitch demeurera seule à Contres avec le jeune Pierre.Tant que sa fille sera emprisonnée à la prison de Blois, elle se refusera à rejoindre son mari à Clermont-Ferrand. 

Toutes les semaines, elle se rendra à la prison de Blois pour lui apporter des colis et des lettres.

Comme elle en envoyait à son fils interné dans le Loiret.

Il faut donc qu’elle assume les besoins de la famille.

Pierre et sa mère nettoieront et prépareront des légumes pour leur mise en conserves dont les  asperges et les petits pois. 

Pierre Janel précise : « J’allais le matin, avant d’aller à l’école, chercher une brouette de légumes à éplucher ou équeuter. Je les rapportais le soir avec les épluchures pour vérifier si le poids était bien le même au retour qu’à l’aller ».

En effet, Contres était un lieu réputé pour ses cultures maraîchères. Les industries de conserves légumières y avaient pignon sur rue dont la marque Gillet qui existe toujours.

La mère et le fils portent l’étoile jaune cousue au revers.

Ils ne subiront pas trop de tracasseries de la part des Allemands, sauf une fois où ils firent irruption en pleine nuit, humilièrent physiquement Mme. Jankelovitch.

Pierre Janel pense que : « les Allemands recherchaient mon père et/ou des résistants qui auraient pu se cacher dans cette grande maison. Ils ont trouvé par hasard des cartons de douilles de fusils de chasse. Ils ont alors tout cassé - murs creux, boîtes de conserves crevées, etc.- Pour trouver la poudre et les plombs. Nous pensions qu’ils allaient nous amener ».

C’est donc vers la fin août 1943, après le départ de Lise de la prison de Blois qu’ils rejoindront Salomon à Clermont-Ferrand.

Ils feront le même trajet, aidés par la famille Saule, en passant le Cher à Noyers. 

Certes, officiellement la Ligne de Démarcation n’existe plus depuis le 11 novembre 1942, mais des contrôles subsistaient aux points de passage comme le pont de Saint-Aignan et sur les routes. 

Les juifs étaient interdits de déplacements. Mme. Jankelovitch et Pierre feront le voyage en train avec de fausses cartes d’identité. 

Pierre Janel se souvient que sa mère « avait rempli ces cartes à l’encre verte ( ce qui nous vaudra bien des frayeurs par la suite ! ) et Mme. Bouygues, une personne bien introduite à la mairie, avait fait mettre les cachets nécessaires ».

Significatives de l’accélération de la politique anti-juive de cette terrible année 1942, les archives préfectorales révèlent l’établissement périodique de « listes de juifs », à, partir de l’été.

Ainsi, celle du 10 septembre précise qu’à cette date, il y a 91 juifs, sans compter les enfants, dans le Loir et Cher.

Celle du 23 septembre fait état de Mme. Jankelovitch, mariée, 3 enfants dont « 2 internés » et « 1 écolier ». 

Une liste, en date du 5 octobre, contient les mêmes renseignements (34).

Ou encore, le 19 mars 1943, le Bureau aux Questions Juives de la Préfecture demande au Maire de Contres des renseignements sur la résidence des Jankelovitch. Le maire fait état de la présence de Pierre et sa mère et répond « adresse exacte inconnue » pour Salomon et ne dit mot sur Lise et Bernard (35) .

Ainsi, une liste du 24 mars ne fait état que de Mme. Jankelovitch et de Pierre.

Il en sera de même pour celle du 12 août 1943, qui re-précisera que Mme. Jankelovitch est «  juive française » et que c’est une «  ex-commerçante ».

Au passage, citons une circulaire du CGQJ du 5 mars 1943 qui précise qu’un enfant né après le 25 juin 1940 ne peut être considéré comme juif s’il a seulement deux grands-parents juifs, à condition qu’il ait été baptisé  et que son « baptême ait eu lieu dans des délais raisonnables » !! On baptisait en effet, de plus en plus, les enfants pour les faire échapper aux arrestations (36).  

Les membres survivants de la famille Jankelovitch rentreront à Contres à la fin de 1944.

D ) 1944 : la famille X...et la politique d’Epuration (37) :

C’est dans le cadre des premières mesures à l’encontre des collaborateurs, qui interviennent dès l’été 1944 avec la libération, commune par commune, du département, que la famille X...va être appelée à rendre des comptes.

Dans un PV de gendarmerie du 19 septembre 1944, Mme. X..confirmera que c’est bien Mr. Y...de la Chambre de Commerce qui proposa la gérance à son mari. 

Salomon Jankelovitch leur « aurait vendu de bon gré son fonds de commerce pour une somme de 20 000 francs, plus le matériel qui avait été acheté avant »

Elle poursuit «  je vous affirme que nous ne sommes pour rien dans l’arrestation des enfants Jankelovitch et que nous ne les avons jamais dénoncés aux Allemands ».

Sa déposition va consister à minimiser au maximum les idées et les activités de son mari, les siennes et surtout celles de sa fille.

En effet, la fille âgée de 15 ans en 1944, fut arrêtée le 14 août par des maquisards mais libérée le 26 août. 

Elle sera à nouveau arrêtée le 5 septembre.

Sans parler « d’un esprit nettement Vichysois », elle est accusée d’actes de collaboration : délations, conduites des Allemands au domicile de familles de résistants, fréquentation assidue des troupes d’Occupation, etc.

Dans son PV d’audition par la Gendarmerie, aussi le 19 septembre, elle servira la même soupe que sa mère : « je n’ai jamais appartenu à aucun parti politique, ni à aucune organisation similaireJe n’ai pas eu de relations avec des membres de l’armée d’occupation et je n’ai dénoncé personne... »

Elle sera internée administrativement au camp de Pithiviers jusqu’au 14 décembre 1944, mise en résidence surveillée au Refuge de Blois ( un couvent ) jusqu’au 2 février 1945, puis en tant que mineure confiée, sous contrôle, à son parrain à Paris. 

Mme. X..., elle aussi sera internée administrativement à Pithiviers. 

Elle y est encore en mars 1945.

Les deux seront déclarées interdites de séjour dans le département par la Chambre Civique de Blois.

Le notaire Me Z ... sera lui condamné aux travaux forcés à perpétuité.

E ) Le processus de restitution des biens spoliés :


 a ) Inachevé à ce jour pour nombre de spoliés :

Ce dossier donna lieu dès la fin 1943, à l'initiative des autorités françaises d'Alger, à une abondante législation et réglementation.

La variété des biens spoliés, leur nombre et la complexité des cas juridiques concernés ont rendu difficiles, dans beaucoup de cas, les restitutions. 

On ne peut taire aussi les préoccupations des gouvernements successifs pour trouver des solutions ne perturbant pas trop la cohésion sociale par les réactions des descendants des bénéficiaires des spoliations s’ils avaient été condamnés à les rendre par voie judiciaire !!

La Mission Mattéoli sur la spoliation des Juifs de France désignée en mars 1997 et qui rendit son rapport en décembre 2000, est une mine de renseignements.

Le dédommagement de nombre de spoliés n’est pas terminé.

C’est particulièrement notoire dans le domaine des livres et des œuvres d’art.

b ) Les textes fondateurs :

Parmi le maquis juridique de ce dossier, des textes fondateurs émergent.

La déclaration de Londres du 5 janvier 1943 de 17 gouvernements alliés et du Conseil National de de Gaulle qui déclare nuls tous les transferts de propriété dans les pays occupés.

L’ordonnance du 12 novembre 1943 du Gouvernement Provisoire à Alger sur la nullité des spoliations et leurs mises sous séquestre.

L’ordonnance du 9 août 1944, déclarant la nullité de tous les actes du gouvernement de Vichy et notamment « tous les actes qui établissent ou appliquent une discrimination quelconque fondée sur la qualité de juif ».

L’ordonnance du 21 avril 1945 fixant les procédures juridiques des restitutions et notamment le recours à des ordonnances en référé auprès des Tribunaux Civils. 

Ceux-ci adopteront plus de 12 000 ordonnances de nullité des cessions en référé.

c ) La restitution de « La Belle Fermière » :

La restitution de la Belle Fermière va résulter de l’application de l’ordonnance du 21 avril 1945.

C’est un dossier juridiquement simple et caractéristique de toutes ces spoliations de commerces modestes et de petites entreprises (38). 

Dans le cas présent le « pédigrée » collaborationniste du spoliateur était un facteur supplémentaire du caractère évident de la spoliation.

Dans un document établi, en octobre 1944, par le Préfet pour mettre en œuvre les « mesures de suspension des lois raciales », la Belle Fermière y figure « dont l’acheteur est Mr. X..., achat qui fut homologué et dont l’administrateur provisoire est Mr. W...»

Une circulaire du Garde des Sceaux du 20 octobre 1944, précise que si le bien n’a pas été vendu, la mise sous séquestre simple ne pose pas de problème ; si le bien a été vendu, il faut nommer tout de suite un nouvel administrateur provisoire « pour que les propriétaires ne les détournent pas »

Le 29 novembre 1944, les biens de la famille X...sont mis sous séquestre. 

Le 31 janvier 1945, le Président du Tribunal Civil de Blois autorise le Directeur de l’Enregistrement de Blois à poursuivre la gestion de la Belle Fermière ( donc il avait été nommé administrateur provisoire ) et il désigne Salomon Jankelovitch comme « gérant ». Il devra remettre les comptes et le bilan chaque année le 31 janvier !

Le 26 février, le Directeur de l’Enregistrement demande des « points textile » pour Salomon « pour redémarrer ». Réponse du Centre des Points Textile ...deux mois après : ce retard est dû à des problèmes de fiches !

Le 8 mars 1945, alors qu’elle est toujours détenue au camp d’internement de Pithiviers, Mme. X ...écrit aux autorités : « je viens d’apprendre que l’ancien propriétaire juif a repris possession de la maison sans qu’il y ait eu au préalable d’inventaire ni de constat et sans m’en avertir...je vous serais reconnaissante de bien vouloir faire le nécessaire pour que je puisse rentrer en possession du commerce de mon fils ». 

De même, à son retour après sa libération en tant que prisonnier de guerre, le fils X... viendra au magasin réclamer « son bien » à Salomon avec véhémence.

Pierre Janel raconte : « mon père l’a pris par le bras et il lui a dit : « viens, je vais te faire rencontrer des gens qui t’expliqueront qui était ton père et il lui a fait traverser la place du Marché ».

Le 11 mai, Salomon Jankelovitch dépose une requête en référé auprès du Président du Tribunal Civil de Blois pour faire déclarer la nullité de la cession de la Belle Fermière et estimer les dommages qu’il a subis.

Le 17 mai 1945, le Tribunal annule la cession et décide que deux experts seront nommés, un pour dresser l’inventaire, l’autre pour apprécier les dommages subis.

Ces décisions sont immédiatement exécutoires.

Le 12 octobre 1945, le même Tribunal prononcera la main levée du séquestre de la famille X...

Le 15 octobre, le Directeur de l’Enregistrement invite Salomon à voir avec la famille X le règlement final de « l’instance pendante ». Il s’agit de la somme qu’avait versée la famille X... pour l’achat du bien spolié ! Ou du moins ce qu’il en reste après les différents prélèvements d’office opérés sur les avoirs juifs consignés à la CDC.

Le 31 octobre, ce sera donc le retrait des fonds restants auprès de la CDC.

Le 31 janvier 1946, c’est la clôture après approbation des comptes de gestion du Directeur des Domaines des biens du fils X...

Je n’ai pas d’autres éléments car sont concernées des sources qui ne sont pas encore consultables par le public.

d ) Mais rien ne sera plus comme avant :

Pierre Janel insiste sur la tristesse permanente de ses parents, marqués à jamais par la déportation de leurs enfants. 

« Mes parents ne riaient jamais. Ma mère pleurait très souvent. C’est ce qui me retenait de leur parler et de leur poser des questions sur le passé »

On retrouve ici, le phénomène si souvent souligné par les descendants des familles de victimes de la Shoah, de déportés revenus, de résistants.

Ils et elles observèrent, pour beaucoup d’entre eux, un mutisme presque total, sur une période si douloureuse qu’ils avaient consciemment ou non, besoin de l’enfouir au plus profond de leur mémoire.

e ) Il y a toujours un magasin de vêtements :

La tradition commerciale s’est elle maintenue.

C’est en 1920 que Pierre Jankelovitch, le cousin, avait acheté un magasin de vêtements à cet emplacement.

Et en 2018, il y a toujours un magasin de vêtements, appelé MAN’X.

Au décès de Salomon Jankelovitch, le 22 décembre 1969, la Belle Fermière était toujours sa propriété.

Son fils la vendra peu après la mort de son père.

Germaine Brunschwig, épouse Jankelovitch, décédera à Contres, le 13 janvier 1975.

Pierre Janel, qui après sa scolarité au lycée Augustin Thierry, avait travaillé avec son père au magasin de Contres, se convertira de la vente à la fabrication en créant, avec son épouse, une entreprise textile dans le Pas de Calais.



..........En passant un soir d’été devant le 22, rue Pierre-Henri Mauger, lorsqu’on ouvre les fenêtres pour laisser pénétrer l’air frais, tendez l’oreille .... vous percevrez alors, mêmes affaiblis par le temps, les rires de trois jeunes voix qui ne demandaient rien d’autre que de continuer à vivre : Lise, Bernard et Pierre Jankelovitch. 

Un seul le pourra.






Thérèse GALLO-VILLA

Monthou-sur-Cher

Septembre 2018, 



SOURCES :

Les Archives Départementales de Loir et Cher :

La série 1375 W sur la seconde guerre et tout particulièrement les  liasses 1375 W 85, 86, 87, 88 consacrées « Aux Affaires Juives » : 1375 W 76, 69 Arrestations par les Allemands ; 1375 W141-165 Dossiers individuels Épuration.

La série 4 W Préfecture

La série 20 J  Chambre de Commerce de Blois.

La série 128 Q L’enregistrement des actes  notariés et administratifs sur Contres.

La série 1756 W Tribunal de Commerce de Blois.

La série 543 W Les séquestres 

La série 1585 W Prison de Blois

La série 1 J 46 Comité d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale ( déportés du Loir et Cher )

La série 1652 W Gendarmerie Nationale

Les services d’Etat Civil des communes de Contres et Bains les Bains.

Le CERCIL à Orléans pour les informations concernant l’internement de Lise et Bernard dans les camps de Drancy, Pithiviers et Beaune la Rolande avec communication des documents les concernant.

Les principaux sites spécialisés sur la déportation, la Shoah et les camps d’extermination.

La documentation de l’auteure notamment sur la Ligne de Démarcation, la Résistance et la répression anti-juive dans notre zone géographique.

Le témoignage de Mr. Pierre JANEL et ses archives personnelles, en particulier iconographiques.

Je remercie particulièrement la Directrice des Archives Départementales 41 qui, en dérogation aux délais d’accès au public, m’a oralement communiquée la décision du Tribunal Civil de Blois annulant la cession au fils X....ainsi que la Directrice du CERCIL pour son concours.

BIBLIOGRAPHIE :

AGLAN Alya, L’aryanisation des biens juifs sous Vichy : les cas comparés de la France et de l’Allemagne, Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 2002/4 n°49-4, p.154-169.

AIGRAULT Pierre-Yves, Les Archives de la spoliation à la caisse des Dépôts et  Consignations, Archives Juives, 2002/2 vol.35, p.128-135.

ARNOLD Didier, Chronologie des mesures antisémites en France, Archives Départementales du Cher, 2008, mis à jour 2016.

BILLIG Joseph, Le Commissariat Général aux Questions Juives ( 1941-1944 ), 3 tomes, Paris, 1955.

BROCHE François, Dictionnaire de la Collaboration, 2014, Belin.

BRUTTMANN Tal, L’aryanisation, une affaire de proximité, Le Genre Humain, 2012/1 n°42, p.245-264.

COINTET Michèle et Jean-Paul, Dictionnaire Historique de la France sous l’Occupation, 2000, Tallandier.

FERRAND Yvette, La persécution des Juifs entre 1939-1944 dans le Loir et Cher, 14 octobre 2000, communication à l’Antenne Universitaire de Tours.

GRYNBERG Anne, La politique française de « réparation » des « biens juifs » spoliés : mémoire et responsabilité, Revue des Études Hébraïques et juives, 21/2018.

JARDEL Lucien et CASAS Raymond, La Résistance en Loir et Cher, 1994, PUF.

LALOUM Jean, L’aryanisation économique des sans grade et des plus démunis : petits commerçants, forains et brocanteurs. Dans l’ouvrage collectif : l’Occupation, l’Etat Français et les entreprises. ADHE, 2000, p. 149-163.

LEGLAIVE Céline, L’aryanisation économique (1941-1944) : le cas des commerçants ambulants, EHESS, Paris Colloque Octobre 2003.

LEVY Luc, Les Juifs de Lettonie, La Revue des Pays de l’Est, 2007/3 (n°1061), p.76-84.

MATTÉOLI Jean, Mission d’Etudes sur la spoliation des Juifs de France, Rapport Général, la Documentation Française, décembre 2000.

VERVEYDE Philippe, Les mauvais comptes de Vichy : l’aryanisation des entreprises  juives, 1999, Perrin.

On trouvera aussi sur des sites Internet des études départementales sur les spoliations ( Isère, Hérault, Gironde ), ou concernant des professions ou des familles, sans compter un grand nombre d’articles de presse.

A l’automne 2018, une nouvelle mission sera mise en place par la ministre de la Culture concernant les biens culturels non encore restitués ou faisant toujours l’objet de contentieux.

NOTES :

1 - En 1937, il y avait environ 100 000 juifs lettons, soit 5% de la population, très présents parmi les intellectuels et le monde entrepreneurial.

2 - Un grand nombre de juifs avaient opté pour la France après l’annexion de l’Alsace-Lorraine par les Allemands suite à la défaite de 1970. Ce fut le cas de Oscar Brunschwig.

3 - 1756 W 1

4 - Témoignage P. Janel

5 - La plus grande partie de la législation de Vichy et des ordonnances allemandes se trouve dans 1375 W 85-86

6 - La plupart des « listes de juifs » se trouve dans 1375 W 87-88

7 - 1375 W 87

8 - 20 J 86

9 - 20 J 86

10 - 1375 W 142

11- Le Rassemblement National Populaire de Marcel Déat, dirigé dans le Loir et Cher par Yvan Roginsky qui sera condamné à mort et exécuté à la Libération.

12 - Une sorte de groupe secret spécialisé dans la délation et la chasse des résistants, dirigé par un certain Delpuech.

13 - Toutes les informations sur Mr. X... sont extraites de 1652 W 26 et 1375 W 142

14 - 1375 W 87

15 - 128 Q 259

16 - 1375 W 142

17 - 128 Q 261

18 - 1375 W 88

19 - 543 W 39

20 - 1756 W 1

21 - 1375 W 87

22 - Témoignage Pierre Janel

23 - 1375 W 86

24 -  Il y eut environ 76 000 juifs déportés de France. 75% des Juifs en France furent sauvés. La France est le pays de l’Europe occupée par les nazis qui connut le plus fort taux de sauvetage. Ces chiffres recoupent bien le témoignage de Pierre Janel.

25 - Témoignage Pierre Janel

26 - 1585 W 28

27 - 1375 W 69

28 - 1375 W 69

29 - 1585 28

30 - 1585 W 28

31 - Les renseignements sur l’internement de Lise et Bernard à Drancy, Pithiviers et Beaune la Rolande ont été communiqués par le CERCIL.

32 -  Les actes de disparition ont été établis le 20 novembre 1952 par la direction du Contentieux de l’Etat Civil et des Recherches du ministère des ACVG.

33 - Ce paragraphe a été rédigé à partir du témoignage de Pierre Janel.

34 - 1375 W 88

35 - 1375 W 86

36 - 1375 W 88

37 -  Les informations sur les mesures d’épuration de la famille X.. sont dans 1375 W 142

37 -  Les éléments sur la restitution de la Belle Jardinière sont dans dans 1375 W 87 et aussi dans 543 W 39 contenant tout le dossier de mise sous séquestre des biens de la famille X…


SITES WEB :

CERCIL , Musée Mémorial des enfants du Vel d'hiver : http://www.cercil.fr

Mémorial de la Shoah - Musée et centre de documentation Mondial.....www.memorialdelashoah.org

afmd - Mémoire, histoire de la Déportation, vigilance : afmd.asso.fr