Le « cinématographe » « Falguière », un établissement français réservé aux Américains.

Le cinéma faisait, partie du dispositif récréatif à la disposition des troupes du CEA.

Aux abords des cantonnements importants, l’Y.M.C.A (Young Men’s Christian Association) installait un foyer du soldat et bien souvent un cinéma.

Celui de Pontlevoy jouxtait l’hôpital militaire installé dans le Collège.

Dans le Bourg de Montrichard, il se situait place Barthélémy-Gilbert.

À Noyers, où cantonne la 41e DIUS, il était dans le secteur de la gare.


« La Ruée vers l’Or »

Mais le « Cinéma » installé à Gièvres revêt un aspect particulier.

L’Y.M.C.A n’en est pas l’initiatrice.

En effet, le cinéma de Gièvres était un établissement français conçu comme une véritable entreprise.

Plus qu’un cinéma, c’était un complexe regroupant 4 espaces, l'un réservé au "cinématographique", l'autre à la restauration, un troisième à la lecture, et le dernier était un café.

Une sorte de foyer du soldat de type commercial et privé qui préfigurait nos salles actuelles.

Cet établissement fut créé par Messieurs Falguière, Metout et Pierre Brun qui en fut le financeur.


  • M. Falguière, tout d’abord : Il est né le 24 décembre 1867 à Bordeaux. Marié, père de 5 enfants, il exploitait jusqu’en août 1914, date à laquelle il rentre en France avec sa famille, un cinéma restaurant à Fontarabie en Espagne. Il l’a vendu en août 1914.

    Installé depuis sept ans boulevard Saint Denis à Paris, il est également, propriétaire d’un château dit le « Faucheret », situé à Bury, dans le département de l’Oise.

    Il se lance dans le commerce de lampes et échoue.

    C’est un homme d’affaires, qui détient dans le domaine de la restauration et de la gestion d’une salle de cinéma une expérience certaine.

    En réalité, il ne sera que le directeur du cinéma.

  • M. Metout Joseph ensuite : cet entrepreneur habite 16, rue Berne à Paris 8e. Il apparaît dans l’opération comme le constructeur d’une maison démontable.
  • M. Pierre Brun enfin : lui, c’est le bailleur de fonds.
    Nommé Préfet honoraire le 12 mars 1909, ancien Administrateur    
     des Colonies, il réside 138, rue de Rivoli à Paris. Il se présente
     comme étant un industriel, ses bureaux sont installés 24, rue de
     Milan à  Paris. Son titre de Préfet honoraire, lui ouvre les portes
     des Préfectures et notamment celles de la Préfecture de Loir et Cher.
     Il investira 60 000 F dans l’affaire. Il se portera garant de l’honorabilité
     de Falguière et Metout ainsi que d’une saine gestion assurée et
     contrôlée par son expert-comptable M. Dussol, demeurant à Paris.
     M. Brun restera discret dans le déroulement de la création de l’entreprise,
     n’intervenant qu’une seule fois auprès du Préfet de Loir et Cher
     qu’il appellera « Mon Cher Collègue », pour vérifier qu’aucun obstacle
     ne se dresse devant la création de l’établissement.

Comment ces trois personnes se sont rencontrées, nous l’ignorons.

Une affaire rondement menée.

Le lundi 22 octobre 1917, le commissaire de police de Romorantin s’adresse au Sous-Préfet de Romorantin pour l’informer de la visite, que Falguière et Métout, lui ont rendu la veille.

Ils s'étaient présentés au commissaire de police munis d'une lettre de recommandation d’un certain Descaves, lui aussi commissaire de police, mais à la Préfecture de Paris. Ce dernier confirmera être le signataire de cette lettre.

Ils affirment avoir obtenu du maire de Gièvres, l’autorisation d’exploiter dans la localité, un complexe comprenant une salle de cinéma et un tea-room.

Ils lui remettent les plans de masse du complexe.

Ils ne laissent pas une bonne impression au commissaire de police. Il écrira « ce sont deux aventuriers vulgaires ».

Le lendemain, ils confirment par écrit leur visite et affirment être « prêts à monter un cinéma restaurant à côté du camp américain après avoir obtenu l’assentiment et les avis des chefs dudit camp. »

Le 26 octobre, M. Falguière s’adresse au Capitaine Taylor, membre de l'état-major du camp militaire de Giévres, pour lui présenter son dossier et obtenir son accord.

Il envisage d’installer son complexe sur un terrain loué près du Hameau des Brosses, à M. Piat propriétaire dans ce hameau.

Ce terrain se situe, idéalement, en bordure de la route de la gare de Gièvres qui va au Camp américain à 50 mètres de l’entrée du camp.

Sur cette parcelle il entend ériger un baraquement « élégant » qu’il possède, carré, en amiante et couvert d’un toit.


Dans ce baraquement de près de 500 mètres carrés seraient installés, une salle de cinéma de 1 200 places équipée d’un matériel de projection moderne et réglementaire, un comptoir de bar, une salle de lecture réservée aux hommes de troupes et une autre salle « confortable » pour les officiers, un restaurant, un tea-room, un magasin de ravitaillement.

Il dispose du matériel, des personnels et de la compétence nécessaire pour faire fonctionner ce complexe.

Il est bien évident écrit-il au Capitaine Taylor ; que « Je fournirai donc toutes garanties et toute sécurité car je suis prêt à me conformer à vos ordres strictement en vous facilitant tout contrôle et en faisant rien d’autre que ce que vous autoriserez ».

Ce complexe, selon M. Métout, est réservé aux seuls Américains.

M. Falguière insiste, fortement, pour que les autorités américaines informent les autorités civiles françaises de l’utilité d’un tel projet et de leur accord pour sa réalisation.

Le 30 octobre 1917, le Capitaine Taylor répond « On considère qu’un restaurant et un Tea-Room tels que vous les indiquez, bien dirigés et avec des prix bien établis, seraient une heureuse addition à cet endroit.

Ceci s’applique aussi au cinéma moderne ». (Traduction)

Le Préfet de Loir et Cher ayant répondu à son collègue P. Brun qu’il ne s'opposait pas à l’ouverture du cinéma, le projet fut réalisé.


Un cas significatif d’affairisme de guerre.


Il est vraisemblable que ce complexe connu un réel succès d’affluence.

Les troupes étaient nombreuses et le cinéma attractif pour les soldats.

Il fit l’objet d’une surveillance étroite de la part de la Military Police.

Elle n’hésita pas à lui dresser contravention et à le consigner aux troupes américaines, notamment à la suite de la soirée mémorable du 8 octobre 1918.

Ce jour-là, la nouvelle de l’ouverture des discussions entre les plénipotentiaires allemands et les officiers Alliés en vue d’un armistice, arrive jusqu’au « Cinéma Falguière ».

La fin de la guerre est entrevue.

Les soldats arrosent cette annonce certainement plus que d’habitude et au-delà des horaires autorisés.

Mais pour la "Miltary Police", le règlement est le règlement. Il n’y a pas d’exception. Elle verbalisera.

M. Falguière s’en plaindra en insistant .

« Les hommes chantaient, dansaient ». « Jamais - en effet - je n’avais vu vos hommes aussi heureux, aussi gais mais comment s’en étonner !. » 

Français et Américains sont fous de joie.


Ce qui ressort de cette affaire rondement menée, est qu’elle l’a été suivant une étude de marché :

- Le choix de l’emplacement.

- L’existence du camp, alors que les lieux des cantonnements américains sont autant qu’il est possible tenus secrets.

- Le manque de confort du camp et l’aspiration des officiers à trouver des lieux de repos, de quiétude.

- Le potentiel de spectateurs, la salle de cinéma contenait 1 200 places.

Autant d’éléments qui laissent penser, que les habitués des milieux industriels parisiens sont bien informés des opportunités de réaliser rapidement des affaires lucratives du fait de la présence Américaine en Loir et Cher.

Un climat de lucre, de spéculation en tout genre s’était installé dans la Vallée du Cher.

Dans le cas présent, il favorisa l’introduction d’un complexe cinématographique du type de ceux que l’on connaît aujourd’hui.

Messieurs Falguière, Metout et Brun étaient-ils des visionnaires ou des affairistes ?



Sources :

  • Archives Départementales de Loir et Cher :
    • série 8 RV 3, les Américains.
    • série Z, 1 Z 431 Les américains, sous- préfecture Romorantin,


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